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SPECIAL DON BOSCO ...

Père Grégoire Kifuayi, sdb

«  Repartir de Don Bosco : un défi pour notre temps…  »

La congrégation pour les Instituts de Vie Consacrée et les Sociétés de Vie Apostolique avait publié un document le 19 Mai 2002, au titre suggestif et interpellant : «  Repartir du Christ  » emprunté à l'homélie du Pape Jean Paul II, le 2 février 2001, à l'occasion du jubilé de la Vie Consacrée. Au seuil de ce troisième millénaire, l'instruction demande aux personnes consacrées de reprendre conscience et de manifester par toute leur vie du fait qu'elles sont consacrées… elles sont appelées à la contemplation du visage du Christ. Le titre est significatif. Nous devons toujours repartir du Christ : ce que nous appelons l'acte de rénovation de la grâce de notre consécration ». Répartir du Christ, c'est reprendre avec vigueur un chemin de conversion et de renouveau déjà parcouru par les premiers disciples en Galilée, puis les Apôtres, avant et après la résurrection, car c'est le Christ qui, le premier, est venu à leur rencontre et les a accompagnés sur le chemin. « Repartir du Christ » signifie retrouver le premier amour qui fut à l'origine de la «  Sequela Christi  », un amour qui rend fort et fait oser.

Il y a dans ce titre «  repartir du Christ  » un écho ou une continuité avec le «  Duc in Altum  : Avance dans les larges , dans les profondeurs du Pape Jean Paul II ». Ces trois mots ( Duc in Altum) de Jésus prononcés il y a vingt siècles sont d'une brûlante actualité. L'appel s'est fait pressant avec la lettre de Jean Paul II au début du millénaire. L'expérience de Pierre est instructive. Méditons cette expérience et on comprendra alors ce que veut dire : «  Duc in Altum  ». C'est là aussi que chacun répond à sa vocation à la sainteté qui est intimement liée à notre consécration salésienne. C'est pourquoi au-delà des difficultés souvent considérables, personnes ne pourrait baisser les bras et que tous nous voulions continuer le chemin de la vie religieuse et sacerdotale. C'est pourquoi, le Pape Jean Paul II, dans une invocation à l'Esprit Saint, prie pour les religieux dans l'Exhortation Apostolique Vita Consacrata (111) : « Esprit Saint, Amour répandu dans nos cours, Toi qui donnes grâce et inspiration aux âmes, source éternelle de vie qui achèves la mission du Christ par de nombreux charismes, nous Te prions pour toutes les personnes consacrées. Remplis leurs cours de la certitude intérieure d'avoir été choisies pour aimer, louer et servir. Fais-leur goûter ton amitié, remplis-les de ta joie et de ton réconfort, aide-les à dépasser les moments de difficulté et à se relever avec confiance après les chutes, fais d'elles le miroir de la beauté divine. Donne-leur le courage de répondre aux défis de notre temps et la grâce d'apporter aux hommes la bonté et l'humanité de notre Sauveur Jésus Christ » (cf. Tt 3, 4 ).

Le Pape Jean Paul avait l'habitude de présenter une figure, une image biblique comme fil conducteur de ses Encycliques (Laïcs, parabole des ouvriers envoyés dans la vigne ; Les prêtes, parabole du bon pasteur…). Dans l'Exhortation sur la Vie Consacrée, c'est l'épisode beau et significatif de la Transfiguration de Jésus, qui est proposé à la méditation et à la réflexion (VC 14 ; 15 ; 16). Il évoque à la fois la dimension contemplative par l'ascension des disciples sur la montagne et leur rencontre lumineuse avec le Seigneur, et sa dimension apostolique par leur descente de la montagne et leur retour au milieu des hommes. Ce récit révèle également la dimension eschatologique de la vie consacrée.

Pour le Pape Jean Paul II, on ne peut saisir les traits essentiels de la vie consacrée que si nous avons le regard rivé sur le visage rayonnant du Christ dans le mystère de la Transfiguration. Ce mystère est non seulement une épiphanie mais une diaphanie… C'est à cette icône que se réfère toute la tradition spirituelle ancienne qui relie la vie contemplative à la prière de Jésus sur la montagne. La Transfiguration n'est pas seulement une révélation de la gloire du Christ, mais aussi une préparation à accepter sa Croix. Elle suppose une « ascension de la montagne » et une «  descente de la montagne » : les disciples qui ont joui de l'intimité de la vie de Dieu sont emportés dans une félicité quasi béatifiante. Puis soudain, ils sont ramenés à la réalité quotidienne ; ils ne voient plus que Jésus dans l'humilité de la nature humaine et ils sont invités à retourner dans la vallée, pour partager ses efforts dans la réalisation du dessein de Dieu et pour prendre avec courage le chemin de la croix.

La lumière irradiant du visage du Christ éclaire tout homme et particulièrement les personnes appelées à la vie consacrée, à suivre le Christ en fondant sur Lui, le sens ultime de leur vie, au point de pouvoir dire avec l'Apôtre : « pour moi, vivre c'est le Christ » (Ph 1, 21). Nous lisons dans «  Repartir du Christ  » dans son introduction : «  En contemplant le visage crucifié et glorieux du Christ et en témoignant de son amour dans le monde, les personnes consacrées accueillent avec joie, au début du troisième millénaire, l'invitation pressante du Pape Jean-Paul II à «  Avance dans les larges  »   : « Duc in altum ! » (Lc 5, 4). Ces paroles, qui ont retenti dans toute l'Église, ont suscité de nouveau une grande espérance, ont ravivé le désir d'une vie évangélique plus intense, ont élargi les horizons du dialogue et de la mission. En effet, la consécration religieuse et la consécration du sacrement de l'ordre, font des personnes consacrées des signes prophétiques pour la communauté de leurs frères et pour le monde ; dès lors elles doivent nécessairement vibrer de manière particulière aux paroles enthousiastes de Pierre : «  Il est heureux que nous soyons ici !  » (Mt 17, 4).

Ces paroles de Pierre disent l'orientation christologique de toute la vie chrétienne et de surcroît de la vie consacrée. Toutefois, elles expriment avec vigueur le caractère radical qui donne son dynamisme profond à la vocation à la vie consacrée : comme il est beau pour nous de rester avec Toi, de nous donner à Toi, de concentrer de manière exclusive notre existence sur toi ! En effet, celui qui a reçu la grâce de cette communion d'amour spéciale avec le Christ se sent comme saisi par son éclat : il est le plus beau des enfants des hommes, (Ps 45/44, 3), l'Incomparable. Les trois apôtres en extase reçoivent l'appel du Père à se mettre à l'écoute du Christ, à placer en Lui toute leur confiance, à faire de Lui le centre de leur vie. La parole venue d'en haut donne une nouvelle profondeur à l'invitation à le suivre que Jésus lui-même, au début de sa vie publique, leur avait adressée, en les arrachant à leur vie ordinaire et en les accueillant dans son intimité.

C'est pourquoi, toute proportion analogique gardée, se fondant sur le texte de la Congrégation pour la Vie Consacrée, nous membres de la famille salésienne, non seulement, nous devons répartir du Christ, mais dans l'optique du CG 26, qui pointe déjà à l'horizon et selon les recommandations ou mieux l'appel pressant du Recteur Majeur : «  nous sommes invités à Répartir aussi de Don Bosco  » pour réveiller en nos cœurs l'inspiration originelle de notre fondateur, c'est-à-dire la redécouverte du «  Da mihi animas, caetera tolle  », la devise que Don Bosco nous a léguée. «  Répartir de Don Bosco  » aujourd'hui est un grand défi : En Don Bosco se concentrent l'identité charismatique et la passion apostolique du salésien. Le Recteur Majeur écrit ceci dans les ACG 394. La congrégation a besoin, insiste le Recteur Majeur, aujourd'hui de revivifier le cœur de chaque confrère par la passion du «  Da mihi animas, caetera tolle  ». C'est ainsi qu'elle pourra avoir l'inspiration, la motivation et l'énergie pour répondre aux attentes de Dieu et aux besoins des jeunes et pour affronter avec courage et compétence les défis d'aujourd'hui.

Faisant notre la devise «  Da mihi animas, caetera tolle  », nous voulons assumer le programme spirituel et apostolique de Don Bosco et la raison de son infatigable activité pour «  la gloire de Dieu et le salut des âmes  ». Nous pourrons ainsi retrouver l'origine de notre charisme, le but de notre mission et l'avenir de notre congrégation.

Le «  Da mihi animas  » comme apprentissage de l'apostolat, pur service de Dieu : En effet, l'apostolat, n'est pas une activité comme les autres qui permettent à l'initiative de l'homme de se manifester librement. L'étymologie même du mot le dit : il est accomplissement d'une mission. Nous nous livrons à l'apostolat non parce que cela nous plaît, mais parce que Dieu nous envoie, et nous envoie travailler dans un champ, dans une vigne qui demeure sa propriété. En un mot, nous sommes serviteurs, toujours aux ordres de Dieu.

La mission, c'est en premier et en dernier lieu, la présence de Dieu et son activité dans le monde. Dieu est la source et la fin de la mission, le rôle des missionnaires est subordonné au rôle de Dieu et à son service. Le rôle de Dieu est évoqué de diverses manières dans la Bible. L'Évangile de Jean parle du Verbe par lequel tout existe, le Verbe qui éclaire tout homme et donne vie et grâce, le Verbe qui s'est fait chair en Jésus Christ. St Paul parle du mystère du dessein de Dieu pour le salut de tous (1 Tim. 2, 4), le dessein d'unir toutes choses au ciel et sur la terre en Christ (Eph.1, 10) ou de tout réconcilier dans le Christ (Col. 1, 20). L'Apocalypse parle des « nouveaux cieux et de la nouvelle terre », où Dieu viendra demeurer avec son peuple. « Voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux et ils seront son peuple » (Ap. 21, 3).

Le «  caetera tolle  », dans la vie de Don Bosco se présente à nous, sous le signe d'une bonté souriante, d'une très grande spontanéité et liberté de mouvement. D'autres saints se présentent avec une certaine raideur ou contraire, sous le signe d'une ascèse continuellement sévère. En Don Bosco au contraire, tout semble aller de soi, il laisse une impression de liberté et d'allégresse. Eh bien, nous ne devons jamais oublier que ce type de comportement a été le fruit d'une dure conquête, réalisée précisément au cours des six années d'études. L'idéal salésien du «  Da mihi animas, caetera tolle  » parait être une formule à deux membres contrastés, positif et négatif, on pourrait presque dire de valeur pascale : une résurrection s'opérant à partir d'une mort. Qui veut vivre sérieusement le «  Da mihi animas  », le zèle pastoral fécond, doit accepter comme condition le renoncement du «  caetera tolle  ». Qui veut travailler avec fruit au bien des jeunes doit accepter comme condition l'ascèse de la tempérance. Le «  caetera tolle  » signifie donc le détachement de tout ce qui ne se traduit pas dans l'anéantissement de soi et dans la fusion en Dieu ; il s'agit d'une ascèse apostolique. Pour Don Bosco le détachement est l'état d'âme nécessaire pour avoir la liberté et la disponibilité les plus absolues en vue des exigences de l'apostolat.

Il est donc opportun aujourd'hui de «  faire mémoire de Don Bosco  ». Chaque mouvement ou institution, dans son commencement, cherche d'avoir un soin spécial de la mémoire du fondateur. Mais petit à petit quand les années passent et l'organisation devient de plus en plus grande, il finit par se concentrer plus sur le message et non sur la figure du fondateur. Á la fin, il finit par oublier aussi le message. Pour cela tout mouvement ou institution court le risque de perdre son identité oubliant la personne du fondateur. Faire mémoire, dans le langage religieux, signifie accompagner l'événement avec une triple attention : garder en reconnaissance le passé ; vivre avec foi le présent ; et projeter en espérance dans le futur. Cela veut dire écouter et préparer, accueillir la richesse du passé et alimenter le présent, se laisser interroger et poser les germes du futur. Nous voulons, pour cela, non seulement nous rappeler de Don Bosco, mais tirer de lui le motif de notre rénovation pour aujourd'hui et demain. Nous pouvons être heureux et contents que le Pape Benoît XVI dans sa première Encyclique ( Deus caritas est ) ait mentionné explicitement le nom de Don Bosco comme un saint qui est toujours actuel, un saint qui a exercé un activité caritative et sociale dans l'espace public de son temps. Et le théologien français Marie Dominique Chenu, répondant à une question d'un journaliste, lors du Concile Vatican II, qui lui demandait de lui indiquer les noms de quelques saints porteurs d'un message d'actualité pour les temps nouveaux, il affirmait sans tergiverser : « Il me plaît de me souvenir de Don Bosco […] Il était prophétiquement un homme modèle de sainteté par son œuvre qui était en rupture avec le mode de penser et de croire de ses contemporains ».

Que résonne encore aujourd'hui, dans la perspective du prochain chapitre général et du bicentenaire de la naissance de Don Bosco, ce refrain : «  Don Bosco ritorna  » : (chant de 1929 pour le transfert de Valsalice à Valdocco : Don Bosco revient !) : Revenons à Don Bosco, en revenant aux jeunes ! Don Bosco et les jeunes sont inséparables : Don Bosco est notre père et notre modèle ; les jeunes constituent le lieu où rencontrer Dieu et la patrie de notre mission. Nous ne pourrons pas revenir à Don Bosco, si ce n'est en revenant aux jeunes. Le vrai salésien ne déserte pas le camp des jeunes. Est salésien celui qui a des jeunes une connaissance vitale : son cœur bat là où bat celui des jeunes. Le salésien vit pour eux, existe pour leurs problèmes. Aujourd'hui il est nécessaire d'approfondir la pédagogie salésienne, la spiritualité sanctifiante du système préventif. Aujourd'hui plus qu'hier et demain plus qu'aujourd'hui, nous sommes invités à réveiller en nous la passion du «  Da mihis animas, caetera tolle  » ; à renouveler notre engagement de nous identifier à Don Bosco, notre Père, et pour nous inspirer de ses grandes convictions. Il est nous demandé d'allumer le feu de la passion spirituelle et apostolique.

Nous le savons bien que nous sommes pétris de la pâte humaine. Nous ne sommes pas taillés d' un autre bois que le reste des hommes. Nous continuons à partager le sort de tout homme, le sort des faibles, de ceux qui sont fatigués, découragés, de ceux qui ne font pas le poids, le sort des pécheurs. Mais, il y a un mais… parce que les hommes et particulièrement les jeunes n'aiment pas que l'on vienne à eux au nom de Dieu en n'étant finalement que des « hommes ». «  Ils veulent de messagers brillants, des hérauts plus convaincants, des cœurs plus brûlants  ». C'est pourquoi, le Recteur Majeur sans hésiter et sans sourciller, affirme à la suite du Pape Jean Paul II «  que la perspective dans laquelle doit se placer tout cheminement pastoral salésien est celle de la sainteté ; c'est le fondement de la programmation pastorale. Notre sainteté vient avant tout !  » Don Chavez l'a dit et écrit au commencement de son ministère comme Recteur Majeur. Il le répète encore dans les ACG 394 avec plus de conviction et d'urgence : «  la sainteté est le don le plus précieux que nous puissions offrir aux jeunes  » (Const. 25).

Nous ne chercherons donc pas notre propre intérêt mais nous voulons servir davantage et mieux, dans la fidélité à notre vocation ; ainsi purifiés, nous retrouvons une nouvelle fécondité. Alors, nous devenons crédibles dans une Église qui renaît en « ce début de nouveau millénaire ». C'est une tâche exigeante dans le contexte spatiale de notre Afrique dans la perspective du futur. Un avenir qui s'ouvre sur les horizons du CG 26 en 2008 et plus particulièrement pour nous en Afrique d'un nouveau Synode probablement en 2009, qui s'interrogera sur le futur d e « l'Afrique à l'aube du XXI e siècle », sur les « Ressources spirituelles pour la promotion de la réconciliation, de la justice et de la paix en Afrique » ; signe des urgences qui se manifestent sur notre continent. Lors de la première assemblée spéciale du Synode Africain en 1994, les évêques et les pères synodaux avaient longuement débattu de l'inculturation, des sacrements, des ministères et autres éléments de la vie interne de l'Église. Ces préoccupations ne sont plus prioritaires… Aujourd'hui, c'est un nouveau rendez-vous, il est surtout question d'«  un ton prophétique, de justice sociale, de guerre et de paix, d'exploitation économique et de dégradation politique  ». On pourrait dire que les Lineamenta sur le nouveau Synode Africain s'interroge : «  Qu'avons-nous fait d'Ecclesia in Africa ?  » Face à une certaine vitalité de l'Église, au moins sur le plan quantitatif, les Lineamenta s'attardent sur la situation de «  déshumanisation et d'oppression qui sévit aujourd'hui dans notre continent  ». Les Lineamenta ne fait l'impasse ni de la situation politique - déni des droits de l'homme, - ni économique. Il s'attarde longuement

 

sur le sujet brûlant du commerce des armes, et les responsabilités partagées dans ces «  guerres par procuration  ». La culture est, elle aussi, interpellée : «  D'où vient cette pauvreté ?  », est-il demandé, en appelant à la fois à l'enracinement dans l'héritage culturel africain et à «  la capacité critique et inventive d'intégrer des apportes culturels  ».

C'est pourquoi, notre mission salésienne en Afrique dans l'optique du «  Da mihi animas, caetera tolle  » et du nouveau Synode africain appartient au domaine de l'espace public. Pourquoi ? Parce qu'elle touche à des questions qui impliquent toute la société : celle de l'éducation et de la promotion intégrale des jeunes. Et cela correspond à une sorte de rupture au cœur même du discours, c'est-à-dire comme agents de changements dans les batailles quotidiennes pour une société juste, contre les dictatures et pour l'instauration d'un véritable processus démocratique. Il nous faudra une édition africaine de la Constitution pastorale «  Gaudium et Spes » de Vatican II sur le rôle de l'Église dans le monde africain d'aujourd'hui et de demain, sur notre rôle comme religieux salésiens. C'est à partir du moment où les Églises cessent de se penser en fonction d'elles-mêmes et de la signification du Christ pour leur propre conscience religieuse, qu'elles découvrent que tout projet d'enracinement dans les valeurs de la tradition culturelle ou biblique (même salésienne) n'a de sens que s'il est un projet pour le monde, comme l'a dit J. B. Metz dans sa théologie du monde. Or un projet pour notre monde, pour notre Afrique d'aujourd'hui ne peut être qu'un projet de rupture en vue de proposer autre chose dans le désordre de notre existence et la désorientation de nos consciences.

Dans les pays africains où les droits élémentaires de l'homme sont bafoués, comme nous le rappelle les Lineamenta, l'Église et sa mission (notre mission) ne peuvent se satisfaire de la liberté qui leur est donnée de construire les lieux de culte et de prêcher. La nécessité d'une évangélisation en profondeur dans les réalités culturelles africaines impose à l'Église le refus de toute forme de compromission et de complaisance. À l'heure actuelle, l'Église risque (ou mieux nous risquons) le plus souvent, en dehors de quelques exceptions, de s'adapter aux systèmes établis, pourvu que ceux-ci lui laissent une marge de liberté pour enseigner le catéchisme aux enfants des paroisses et des écoles catholiques et ainsi distribuer des visas pour l'éternité. Tout au plus, sort-elle de son apathie ou de son conservatisme lorsqu'il ne lui est plus reconnu le droit de se réunir pour prier. On la voit réagir vivement dès que les subventions publiques pour ses écoles lui sont supprimées, ou lorsque les pouvoirs en place veulent restreindre sa liberté d'enseignement. Il lui faut ici vaincre la tentation de se replier sur elle-même et d'abandonner la solidarité avec les milieux populaires, les jeunes et les laissés pour compte d'un développement inégal, en découvrant sa mission dans la sphère sociale.

Ce qui se passe en Afrique interpelle l'Église et l'oblige à se redéfinir devant les problèmes sociaux qui se posent à tous les niveaux de la vie africaine dans l'optique du nouveau Synode. Comment être l'Église du Christ dans ces pays où des tyrans sanguinaires célèbrent les assassinats innombrables et les exterminations répétées des populations inoffensives sans voix ? Comment revenir aux plus humbles, aux plus déshérités, comme le fit le Christ lui-même qui est mort crucifié pour témoigner son amour aux hommes, ses frères ? Comment être Don Bosco en notre temps ? Travaillant en faveur des jeunes abandonnés ? Dans une situation où n'importe quel citoyen peut devenir à tout moment prisonnier et être torturé pour une réflexion banale ou pour une opinion, comment éviter d'être confondu avec les forces complices des injustices subies par les masses juvéniles désarmées des campagnes et des bidonvilles d'Afrique ? Bref, au moment où les privilégiés du système étouffent leur conscience pour protéger leur situation, qui osera faire face aux forces d'oppressions qui condamnent des hommes, des femmes et des jeunes à subir des conditions de vie atroces et à mourir de faim dans les prisons ?

Dans une société qui aspire au changement et au progrès, aux mieux-être et à la liberté, l'Église ne doit pas se complaire dans les assemblées dominicales bien pleines et les liturgies soi-disant vivantes, en langues locales ou avec les instruments de musique du pays, mais avec un peuple famélique. L'Église n'a pas seulement à développer des spiritualités d'enthousiasme populaire, d'exubérance et d'incandescence sacrale sans commune mesure avec les exigences de la transformation de nos sociétés et de nos systèmes institutionnels. Sortir du cercle enchanté de ces spiritualités est un défi pour nous aujourd'hui en Afrique. Sans engagement profond dans sa vocation, - « étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois signe et le moyen de l'union intime avec de Dieu et de l'unité de tout le genre humain… et sacrement universel du salut » - l'Église ne peut accomplir sa mission de salut dans une Afrique en quête de vie. Là où des hommes livrés à des souffrances inouïes et au désespoir, meurent à petit feu, l'Église doit faire entendre la voix de l'Évangile, même dans le désert, pour le respect de l'homme quelle que soit sa condition et quelles que soient ses convictions. Dans la mesure où il faut oser proclamer le message chrétien comme un défi à la domination en Afrique, la libération de l'oppression est le lieu où il nous faut redécouvrir le caractère évangélique de l'Église : celle-ci fait partie intégrante des « damnés de la terre ».

À l'heure où partout s'élève, du sein des peuples africains une soif irrépressible de démocratie et de pluralisme politique, il appartient à l'Église d'éclairer de la lumière du projet de Jésus l'idée de l'homme et la conception de la société que la démocratie et le pluralisme exigent. Il est du devoir de l'Église de dire clairement la parole, la seule parole dans laquelle les paroles des hommes devront s'enraciner pour que la démocratie ne soit pas une mascarade ni le pluralisme un simple jeu politicien, mais une éthique d'être ensemble. L'Église doit proposer une vision du monde dont la logique est d'assurer la parole dans le dialogue, le débat, la confiance réciproque, la recherche commune de l'humain.

Plus explicitement encore, il appartient à l'Église de faire découvrir à nos sociétés le seul ferment qui puisse faire tenir ensemble nos pays africains en quête de fraternité et de démocratie : l'exigence de l'amour et de la solidarité au sens que Jésus donne à ces mots. C'est ce que le théologien béninois, J. M. Agoussou, appelle «  la civilisation du frère  », c'est-à-dire de l'espace de vie où je suis responsable de mon frère. Si tout homme a le droit de vivre à hauteur d'homme, toute société a le droit de s'épanouir à hauteur humaine. Si tout homme a le devoir d'être un frère, toute société a la responsabilité d'être pour tout homme un espace de fraternité. Autrement dit, les perspectives de la vie humaine ne sont à la mesure de Dieu que lorsqu'elles sont essentiellement éthiques. Bibliquement parlant, être humain, c'est toujours être en vue de bonheur que Dieu ouvre comme champ de responsabilité dans sa promesse à tout homme comme personne, et à toute société comme «  civilisation du frère  ». Le frère dont le visage est une fenêtre ouverte sur l'infini, comme l'a mis en lumière E. Lévinas…

C'est pourquoi, nous ne cesserons de répéter que nous devons compter toujours sur «  la promesse de l'Esprit qui fait toutes choses nouvelles et qui intercède pour les croyants selon les vues de Dieu  ». Nous avons la conviction intérieure de la présence compatissante et vivifiante de «  Marie auxiliatrice  », symbole de tout sein fécond, de toute vie qui naît. La vie salésienne, depuis son berceau, à chaque étape du chemin de son histoire, a invoqué et regardé Marie. Par elle et avec elle, elle a vécu ses jours de nouvelle Pentecôte. Sous sa protection, nous demandons à l'Esprit «  le courage de répondre aux défis de notre temps et la grâce d'apporter aux hommes et particulièrement aux jeunes, la bonté et l'humanité de notre Sauveur Jésus Christ » (Tt 3,4 ; Vita Conscrata 111).

Ainsi, « nous ne voulons pas nous reposer sur un passé glorieux ou opprobre mais nous avons à construire une grande histoire salésienne dans notre Afrique en repartant de Don Bosco, comme défi pour le devenir salésien en notre temps ! » Nous voulons «  regarder vers l'avenir où l'Esprit nous envoie pour faire encore avec nous de grandes choses  » (Vita Consacrata 110), « au milieu des jeunes ! » Peut-être plus qu'à d'autres époques, nous expérimentons combien nous sommes pauvres et limités. C'est dans cette situation que résonne la voix du Seigneur : « Ne crains pas, je suis avec toi ! » Cette certitude renouvelle notre espérance fondée sur la bonté et la fidélité du « Dieu de l'espérance qui nous remplit de joie et de paix pour qu'en nous surabonde la force de l'Esprit Saint » (Rm 15, 13). Il est notre espérance et « l'espérance ne déçoit pas » (Rm 5,5).

Grégoire Marie KIFUAY
Salésien de Don Bosco
Testaccio-Rome
kifgrema@yahoo.fr

 

Mise à jour: 02.02.2007


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